Septembre 2016

Alcoologie et Addictologie 2016 ; 38 (3) : 177-272

179 Editorial

2016, annus horribilis pour les addictions
> Amine Benyamina


RECHERCHE
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181 Alcool et grossesse. Connaissances et perception des risques

> Chloé Cogordan, Viêt Nguyen-Thanh, Jean-Baptiste Richard
   
191 Maintien de l'abstinence dans les mouvements d'entraide

> Bertrand Nalpas, Isabelle Boulze, Groupe Alcool de l'Inserm
   
199 Etude du coping et de la personnalité chez des consommateurs à risque de cannabis en fonction du genre

> Julie Passolunghi, Isabelle Varescon
   
AUDITION PUBLIQUE - Réduction des risques et des dommages liés aux conduites addictives
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Question 1 – En quoi et jusqu'où la RdRD est-elle un nouveau paradigme dans le champ des conduites addictives ?
   
207 Quelles définitions des conduites addictives, des risques et de la RdRD ? Quels en sont les principes fondateurs et les objectifs aujourd'hui ? Pour la construction d'un consensus sur la définition de la RdRD. Principes fondateurs, pratiques professionnelles et objectifs

> Anne Coppel
   
229 Quelles définitions des conduites addictives, des risques et de la RdRD ? Quels en sont les principes fondateurs et les objectifs aujourd'hui ? Connaissances, représentations, objectifs

> Michel Reynaud
   
249 En quoi la RdRD est-elle un nouveau paradigme ? La place originelle déterminante des usagers est-elle antinomique de son institutionnalisation ?

> Aude Lalande
   
RECHERCHE INTERNATIONALE
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263 Alcool, autres drogues et santé : connaissances scientifiques actuelles
  > Jean-Bernard Daeppen
   
VIE DE LA SFA
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268 Journées de la SFA 2017
270 Nouveaux membres
270 Prix Pierre Fouquet 2016
271 Adhésion
   
INFORMATIONS
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228 Annonces
267 Livres – Actualité
272 Agenda


 

 

 

 

 

RESUMES SEPTEMBRE 2016 / ABSTRACTS SEPTEMBER 2016

 

Alcool et grossesse. Connaissances et perception des risques

Chloé Cogordan, Viêt Nguyen-Thanh, Jean-Baptiste Richard

Contexte : la consommation d'alcool pendant la grossesse comporte des risques pour le développement du bébé. De fait, les autorités sanitaires recommandent l'abstinence pendant cette période. Afin d'orienter l'action publique, il est nécessaire de suivre l'évolution des connaissances des risques auprès du grand public. Méthodes : trois enquêtes téléphoniques ont été menées en 2004, 2007 et 2015 auprès de trois échantillons indépendants de la population française métropolitaine âgée de 15 ans et plus, construits selon la méthode des quotas (3 014 individus interrogés au total). Résultats : en 2015, la proportion de personnes pour qui il semble juste de ne pas consommer du tout d'alcool pendant la grossesse est stable (84 %). En revanche, seuls 22 % déclarent que la santé du bébé encoure des risques dès le premier verre d'alcool (vs 30 % en 2007) et 37 % estiment que ces risques ne surviennent qu'à partir d'une consommation quotidienne. Discussion : si la recommandation de non-consommation d'alcool pendant la grossesse semble être connue, l'adhésion à la pertinence de cette recommandation n'est pas totale car le risque lié à la consommation occasionnelle est minimisé. Les connaissances des Français semblent être en recul depuis 2007, soutenant la nécessité de renforcer l'information sur ce sujet.

Mots-clés : Alcool – Grossesse – Connaissance – Recommandation.

Alcohol and pregnancy. Knowledge and risks

Context: alcohol consumption during pregnancy involves many risks for fetal development. Thus, Health authorities recommend alcohol abstinence during this period. In order to guide public decision, it is necessary to follow the evolution of the population's knowledge regarding this issue. Methods: three cross sectional telephone surveys were carried out in 2004, 2007 and 2015. The three independent samples were constructed according to quotas' method among metropolitan French adults (15 and over) (3,014 people surveyed in total). Results: the proportion of people for whom it seems right not to consume alcohol at all during pregnancy is stable (84%) in 2015. Only 22% declare that babies' health is exposed to some risks from the first glass of alcohol (vs 30% in 2007) whereas 37% consider that these risks only occur from daily consumption. Discussion: whereas the recommendation of non-consumption during pregnancy seems to be well-known, the adherence to its relevance could improve, risks from occasional consumption being minimized. The proportion of well-informed people has decreased since 2007, supporting the necessity of strengthening information on this issue.

Key words: Alcohol – Pregnancy – Knowledge – Guidelines.


Maintien de l'abstinence dans les mouvements d'entraide

Bertrand Nalpas, Isabelle Boulze, Groupe Alcool de l'Inserm

Contexte : la participation aux réunions des mouvements d'entraide est fortement conseillée après sevrage d'alcool. L'objectif a été d'analyser le taux d'abstinence 12 mois après l'arrêt chez des sujets participant à des réunions de soutien. Méthode : co-construction du projet avec des représentants des mouvements. Délégation du rôle de co-investigateur à des responsables de réunions. Inclusion de sujets ayant arrêté l'alcool depuis moins de trois mois. Evaluation des données alcoologiques et de la fréquentation du mouvement tous les trois mois par un enquêteur indépendant. Analyse de la reprise du premier verre par la méthode de survie. Résultats : 145 sujets inclus d'âge moyen 47 ans. A un an, le taux d'abstinence était de 0,43. La fréquence de reprise d'alcool n'était pas différente en fonction du sexe, des modalités de sevrage, de l'existence de cures ou post-cures, du moment de contact avec l'association d'entraide. Par contre, les sujets bénéficiant d'un suivi médical et/ou psychologique avaient un taux d'abstinence significativement inférieur à celui des sujets n'en ayant pas alors que leur assiduité aux réunions de groupe était similaire. Conclusion : il est possible de mener des recherches rigoureuses avec les mouvements d'entraide. Les résultats ont identifié un sous-groupe de sujets en difficulté avec l'alcool accueillis par les mouvements, mais ne fréquentant pas les circuits traditionnels de soin.

Mots-clés : Mouvement d'entraide – Sevrage – Rechute – Abstinence.

Maintaining abstinence in support groups

Background: following alcohol withdrawal, patients are strongly advised to attend support group meetings. The objective of this study was to estimate abstinence rates among support group participants 12 months after withdrawal. Materials and methods: support group representatives assisted in project planning. Meeting chair-people were designated co-investigators. Subjects were included if they had undergone alcohol withdrawal within the last three months. An independent investigator evaluated data concerning alcohol use and meeting attendance every three months. The time to alcohol reuse was assessed using the survival method. Results: 145 subjects were included (average age = 47 years). One-year abstinence rate was 0.43. Relapse frequencies were no different between genders, withdrawal modalities (institutional withdrawal or aftercare) or time to initial contact with the support group. However, subjects with medical and/or psychological follow-up had significantly lower abstinence rates than other subjects, despite similar group participation. Conclusion: conducting rigorous research is feasible among support groups. Our study identified a sub-group with alcohol use disorders who attend support groups and are absent from traditional health care plans.

Key words: Support group – Withdrawal – Relapse – Abstinence.


Etude du coping et de la personnalité chez des consommateurs à risque de cannabis en fonction du genre

Julie Passolunghi, Isabelle Varescon

Contexte : la personnalité et le coping sont à présent considérés comme des facteurs de vulnérabilité et de maintien des conduites addictives. Pour autant, il existe peu de recherches concernant l'étude du coping et de la personnalité chez les consommateurs de cannabis. L'objectif de l'article est de présenter les résultats d'évaluation de ces différents facteurs chez des consommateurs à risque de développer une dépendance au cannabis, hommes et femmes, comparativement à des individus témoins. Méthodes : l'échantillon (n = 104), recruté en ligne via des groupes de réseaux sociaux, a répondu à un test de dépistage de la consommation de cannabis (CAST) et à deux questionnaires évaluant, d'une part, les dimensions de personnalité (BFI-FR) et, d'autre part, le style de coping (CISS). Résultats : les consommateurs à risque utilisent davantage le coping "émotion" que les personnes témoins. De façon significative, les résultats montrent que les consommatrices ont recours aux coping "évitement" et "émotion", et présentent un score de névrosisme plus élevé que les consommateurs. Discussion : cette étude a permis d'ouvrir des pistes de recherche et d'apporter de nouvelles données concernant les consommateurs à risque de cannabis.

Mots-clés : Cannabis – Coping – Personnalité – Genre.

Coping and personality study among cannabis users at risk of addiction according to the gender

Background: personality and coping are typically considered as vulnerability factors for addictive behavior. However, there are few studies of cannabis addiction or risk of addiction, coping and personality. The aim of this research is to present the evaluation results of these two various factors in cannabis users at risk of addiction for men and women compared to a control group. Method: a sample (n = 104) recruited online through social media takes a cannabis dependence test (CAST), and two tests assessing personality dimensions (Big Five) (BFI-FR) and coping styles (CISS). Results: cannabis users use emotion coping more frequently than the control group. Women use significantly avoidance and emotion coping more often than men and have a higher average in "neuroticism". Discussion: this research identified new avenues for research and brought new data about cannabis users at risk of addiction.

Key words: Cannabis – Coping – Personality – Gender.


Quelles définitions des conduites addictives, des risques et de la RdRD ? Quels en sont les principes fondateurs et les objectifs aujourd'hui ? Pour la construction d'un consensus sur la définition de la RdRD. Principes fondateurs, pratiques professionnelles et objectifs

Anne Coppel

La RdRD est un concept qui fait aujourd'hui consensus dans le champ des addictions. Traduit de l'anglais harm reduction of drug use, ce concept s'est d'abord appliqué à la politique de santé publique pour les usages de drogues illicites sous la formulation "réduction des risques" (RdR), mais la démarche qui se propose de limiter les conséquences nocives s'applique désormais à toutes les conduites addictives. Huit principes ont été retenus : 1) l'usager, acteur de sa santé ; 2) la reconnaissance des droits humains ; 3) des principes communs à toute politique de santé publique ; 4) la priorité de santé et la hiérarchie des risques ; 5) la promotion de la santé et la participation communautaire ; 6) une offre de services adaptés aux prises de risque ; 7) l'exigence de résultats et l'évaluation ; 8) des politiques de drogues fondées sur des faits. Les pratiques professionnelles de la RdRD comprennent : 1) l'accueil et l'accompagnement : la construction de l'alliance ; 2) la mobilisation individuelle et collective des ressources, ou empowerment ; 3) la négociation des priorités de l'action, une approche pragmatique et progressive ; 4) les pratiques de médiation et RdRD pour l'environnement ; 5) les expérimentations, nouvelles pratiques et empowerment des équipes. Il reste à diffuser l'information dans le milieu des professionnels de santé comme dans le grand public, à développer la démarche de santé communautaire et à favoriser le décloisement des services.

Mots-clés : Réduction des risques et des dommages (RdRD) – Santé publique – Santé communautaire – Droits de l'homme – Promotion de la santé – Expérimentation – Évaluation.

How are addictive behaviors, risks and risk and harm reduction (RdRD) defined? What are its basic principles and current objectives? In favor of drafting a consensus: RdRD definition, basic principles, professional practices and objectives

Today, the risk and harm reduction (réduction des risques et des dommages – RdRD) concept represents a consensus throughout all addictions. Translated from the English concept of "harm reduction from drug use", it was first applied to public health policies towards illegal drug use in the form of "risk reduction" (réduction des risques – RdR). This strategy limits negative consequences and currently extends to all addictions. Eight principles have been proposed: 1) the user acts in favor of his own health; 2) human rights are recognized; 3) its principles are common to all public health policies; 4) health is a priority with a hierarchy of risks; 5) health is promoted and the community involved; 6) services are adapted to the risks taken; 7) results must be evaluated; 8) drug policies are based on facts. RdRD professional practices include: 1) receiving and accompanying; building alliance; 2) empowerment to mobilize individual and collective resources; 3) negotiating priorities for actions using a pragmatic and progressive approach; 4) mediation and RdRD practices within the environment; 5) experiments and new practices as well as team empowerment. This information must then be transmitted to health professionals and the general public in order to develop a community health approach and to tear down the walls between services.

Key words: Risk and harm reduction – Public health – Community health – Human rights – Health promotion – Experimentation – Evaluation.


Quelles définitions des conduites addictives, des risques et de la RdRD ? Quels en sont les principes fondateurs et les objectifs aujourd'hui ? Connaissances, représentations, objectifs

Michel Reynaud

De très grands progrès ont été faits dans la connaissance des mécanismes neurobiologiques, permettant une bien meilleure compréhension du fonctionnement psychologique. Les facteurs de vulnérabilité individuels et sociaux sont de mieux en mieux connus. Et cet ensemble permet de proposer des stratégies de prise en charge et une organisation du dispositif de soins de plus en plus performantes. La meilleure connaissance de la complexité des interactions entre l'individu et sa vulnérabilité personnelle, les produits (et leurs conséquences) et les éléments sociaux liés à la consommation d'un produit permet d'éclairer la complexité des actions amenées et l'inefficacité des solutions simplistes. Toutefois, la perception sociale et politique n'est pas à la hauteur de la gravité des problèmes. Et si tous les acteurs sont en phase pour une réduction pragmatique des dommages, les politiques publiques sont insuffisantes et parfois contradictoires, inspirées souvent par des représentations idéologiques. Ce travail d'appropriation des connaissances scientifiques par la société, s'appuyant sur les associations de patients, nous paraît être l'enjeu des prochaines années. Il sera nécessaire pour que les politiques puissent être plus efficaces. Pour cela il conviendra donc : d'obtenir un consensus social sur les dommage et sur la dangerosité comparée des produit ; de faire connaître les liens entre les consommations, les dommages et les addictions ; de faire admettre que l'addiction est la résultante de l'interaction entre plusieurs facteurs et qu'il faut agir sur tous les facteurs ; d'expliquer simplement les mécanismes neurobiologiques de l'addiction car cela aide à comprendre les stratégies de réduction des dommages. La réduction des risques et des dommages est un paradigme nouveau dans les actions menées envers les addictions car il implique une autre philosophie du soin, une mobilisation des parties prenantes et la priorité donnée à une politique pragmatique.

Mots-clés : Réduction des risques et des dommages (RdRD) – Facteur de risque – Dommage – Connaissance – Représentation.

How are addictive behaviors, risks and risk and harm reduction defined? What are its basic principles and current objectives? Knowledge, representations, objectives

Significant progress in understanding neurobiological mechanisms has enabled us to better understand psychological function. Individual and societal vulnerability factors have been increasingly elucidated. Knowledge of the whole enables us to offer improved health care management and a more efficient organization. A better understanding of the complex interactions between an individual and his own vulnerability, psychoactive substances (and their consequences) and the social elements in relation to drug use has enabled us to analyze the actions conducted, and their complexity, as well as the failure of simplistic approaches. Nevertheless, societal and political perceptions largely underestimate the seriousness of these problems. Current actors all agree on pragmatic harm reduction, whereas public policy is insufficient and sometimes contradictory, often driven by ideological representations. Societal acceptance of scientific knowledge, with the help of patient organizations, should be a major objective in the years ahead. This is the necessary condition for more efficient public policy. To attain this goal, we must: obtain a social consensus on harms and comparative dangers of substances; increase awareness of the relationships between use, harms and addiction; admit that addiction results from the interactions between multiple factors and that we must modify each of these factors; present simple explanations of the neurobiological mechanisms of addiction since it helps to understand harm reduction strategies. Risk and harm reduction is a new paradigm in the fight against addictions, implicating a new philosophy of health care, mobilizing all stakeholders and prioritizing pragmatic policies.

Key words: Risk and harm reduction – Risk factor – Harms – Knowledge – Representation.


En quoi la RdRD est-elle un nouveau paradigme ? La place originelle déterminante des usagers est-elle antinomique de son institutionnalisation ?

Aude Lalande

Depuis les années 1980-90, l'émergence de programmes de réduction des risques a conduit la société française à un véritable "changement de paradigme" dans l'approche des consommations des drogues. Aux postures morales ("il ne faut pas se droguer") s'est progressivement substituée la recherche de solutions techniques permettant de porter assistance au plus grand nombre de "toxicomanes". Pour autant, un changement de paradigme peut en cacher un autre. A mesure des années, ne se sont pas développés un, mais deux modèles de réduction des risques : l'un de type "addictologique" qui participe d'un changement de paradigme médical, et suscite aujourd'hui l'investissement public ; l'autre de type "socio-sanitaire", dérivé de l'approche des communautés dites "déviantes", qui tend à être peu à peu désinvesti. Ces deux modèles sont cependant complémentaires, et l'un ne doit pas être occulté au profit de l'autre. La dimension communautaire et d'intervention sociale de la réduction des risques doit être réaffirmée, et la place des usagers soutenue et réinventée dans le dispositif. De la réaffirmation de leur rôle dépend la capacité du dispositif à élaborer de nouvelles réponses, adaptées à l'émergence continue de nouvelles pratiques.

Mots-clés : Mot – Mot.

What makes risk and harm reduction a really new paradigm? Is the original orientation focusing predominantly on users contrary to its institutionalization?

Since the 1980's and 90's, emerging risk reduction programs have lead to a true "paradigm shift" in the French society's approach to drug use. Moralizing messages ("don't use drugs") have gradually been replaced by technical solutions enabling as many "drug addicts" as possible to get help. In addition, one paradigm shift may hide another. Over the years, not one but two risk reduction models have emerged: an "addictology" model that is driving a medical paradigm shift and gaining public support; and a "social welfare" model, derived from approaches to marginalized communities, which is gradually being left behind. Both models are complementary; one should not be abandoned to benefit the other. Risk reduction's community dimensions and social interventions must be reaffirmed, the users' role maintained and reinvented within the system. The system's capacity to elaborate new answers, adapted to the ongoing emergence of new practices, is vital to reaffirming the user's place
within it.

Key words: Paradigm shift – Medical management – Social intervention – Community action – User's role.