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Mise en évidence d’un comportement de type addictif chez le rat.

> Deroche-Gamonet V, Belin D, Piazza PV.
Evidence for addiction-like behavior in the rat.
Science 2004 ; 305 : 1014-7


La consommation volontaire de drogue d’abus est un comportement largement conservé au cours de la phylogénie. Les préférences pour des environnements associés à la drogue ou l’apprentissage des tâches renforcées par les drogues ont été retrouvés dans plusieurs espèces. La possibilité d’étudier ces comportements chez l’animal nous a aidé à mieux comprendre les bases neurobiologiques qui sous-tendent la prise de drogues d’abus et plus généralement leur effet sur le système cérébral de récompense. Il est important de comprendre les processus impliqués dans la prise de drogues et leurs effets sur le système de récompense, mais il est peut-être encore plus important de mettre à jour les mécanismes de l’addiction. L’addiction n’est pas seulement la prise de drogue mais surtout l’usage compulsif de cette drogue, qui est maintenu en dépit des effets nocifs pour l’usager. Ce comportement pathologique apparaît seulement dans une faible proportion (15-17%) des usagers et possède les caractéristiques d’une maladie chronique puisque, même après une période prolongée de sevrage, 90% des personnes « addicts » rechutent.
Le groupe de Pier-Vicenzo Piazza de l’institut des neurosciences de Bordeaux a recherché si un tel comportement addictif pouvait être observé chez le rat de laboratoire. Les chercheurs ont utilisé un modèle d’auto-administration dans lequel le rat s’auto-administre de la cocaïne par voie intra-veineuse en passant le museau dans une trappe. Pour observer l’apparition d’un comportement addictif, les rats ont été testés dans ce modèle pendant une longue période de 3 mois et 3 paramètres clés dans la dépendance tels qu’ils ont été définis par le DSM-IV ont été analysés : 1) perte de contrôle sur la prise, 2) forte motivation et intérêt centré sur le produit et 3) prise compulsive du produit.
Après cette période de 3 mois, les rats ont été sevrés pendant 5 jours et les résultats ont montré que 40% des rats ont présenté une réponse élevée à la rechute (appréciée par un nombre élevé de passages dans la trappe pour obtenir de la cocaïne) induite par l’infusion de petites quantités de cocaïne, et ceci même lorsque aucune drogue n’est délivrée et surtout même après une punition par un choc électrique. 40% de rats quant à eux n’ont présenté aucun de ces comportements. L’analyse des résultats révèle également que chaque comportement observé est un facteur prédictif puissant de la susceptibilité à la rechute. Dans une deuxième expérience, la vulnérabilité à la rechute après 30 jours de sevrage et lors d’une ré-exposition à la cocaïne ou à un stimulus conditionné associé à la cocaïne a été étudiée. Les résultats obtenus ont été similaires à ceux de la première expérience. Le comportement addictif des rats a ensuite été évalué pendant la phase d’auto-administration en reprenant les critères qui caractérisent les 3 paramètres clés de la dépendance cités plus haut. Quatre groupes de rats ont ainsi été classés selon leur score (0-3). De manière très surprenante, le groupe de rats qui a eu le score le plus élevé en remplissant les trois critères reflétant l’addiction représentait 17% de l’ensemble des rats testés ; ce qui est une proportion similaire à celle rencontrée en clinique (15%), chez les usagers de cocaïne diagnostiqués comme « addicts ». Il faut souligner que les rats présentant les scores extrêmes 0 ou 3 ne montrent pas de différence, ni dans la consommation de cocaïne pendant la phase d’auto-administration, ni dans leur sensibilité aux effets locomoteurs de la cocaïne. De plus, d’autres expériences ont montré que la vulnérabilité à la cocaïne n’est pas associée, ni à l’activité locomotrice spontanée, ni à des comportements de type anxieux.
L’ensemble de ces résultats montre qu’après une période prolongée d’auto-administration, des comportements de type addictif peuvent être rencontrés chez le rat et que d’étonnantes similarités peuvent également être observées entre nos deux espèces rat/homme. Ces comportements ne sont pas observés chez le rat après une courte période d’auto-administration, mais se développent, comme l’addiction chez l’homme, seulement après une exposition prolongée à la cocaïne. Les mécanismes impliqués dans les neuro-adaptations induites par l’exposition chronique aux drogues d’abus et leurs conséquences comportementales (l’addiction) pourraient être similaires entre les deux espèces...
L’addiction résulterait donc de l’interaction de deux facteurs : 1) le degré d’exposition à la drogue (une longue exposition) et 2) le degré de vulnérabilité de l’individu exposé (phénotype vulnérable).

M. Naassila, PhD
mickael.naassila@u-picardie.fr
Groupe de Recherche sur l’Alcool et les Pharmacodépendances, JE-GRAP, Amiens