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Préférence envers l’alcool et vulnérabilité à la nicotine

> Lê AD et al.
Increased vulnerability to nicotine self-administration and relapse in alcohol-naive offspring of rats selectively bred for high alcohol intake
J Neurosci 2006 ; 26 (6) : 1872-9


Il existe une corrélation positive entre les consommations d'alcool et de tabac dans la population générale. Cette association est dose-dépendante : les gros fumeurs boivent plus que les petits fumeurs et, inversement, les gros buveurs fument plus que les petits buveurs. La prévalence du tabagisme chez les malades alcooliques est approximativement multupliée par trois comparativement à celle de la population générale. Non seulement la prévalence du tabagisme est plus élevée chez les alcooliques, mais leur consommation et leur degré de dépendance tabagiques sont plus importants.
Les résultats des études menées chez le rat de laboratoire sont en accord avec les données chez l’homme. Par exemple, le traitement répété avec la nicotine augmente l’autoadministration d’alcool et la nicotine est capable d’induire des reprises de la consommation d’alcool après une phase d’abstinence.
Des facteurs génétiques ont été identifiés chez l’homme pour leur contribution dans la dépendance à l’alcool et au tabac, et une corrélation génétique substantielle a été mise en évidence entre ces deux dépendances (r = 0,68).
Les auteurs du présent travail ont testé l’hypothèse de l’existence d’un substratum génétique commun impliqué dans la vulnérabilité à la dépendance à l’alcool et à la nicotine. Ils ont analysé la vulnérabilité à la consommation de nicotine et à la rechute dans la souche de rats considérés comme étant « alcoolopréférants » (les rats P), qui consomment environ 5 g d’éthanol pur/kg de poids/j en situation de libre choix lorsqu’on leur propose une solution d’éthanol (7-12 %), alors que les rats dits « non-alcoolopréférants » (NP) consomment moins de 1,5 g/kg/j.
Le test comportemental utilisé est celui de la chambre d’autoadministration (paradigme opérant) dans laquelle le rat appuie sur un levier pour s’administrer la drogue (nicotine ou cocaïne) par voie intraveineuse ou par voie orale pour le saccharose. Dans ce test, il est possible d’augmenter le nombre d’appuis nécessaire pour obtenir la drogue et donc d’apprécier la motivation que l’animal a (quantité de travail qu’il est prêt à fournir) à se l’autoadministrer.
Les résultats montrent que les rat P s’autoadministrent plus de saccharose que les rats NP, ce qui est en accord avec les résultats obtenus chez l’homme, qui ont montré une association entre l’alcoolisme et la préférence au saccharose. Ils démontrent également que les deux souches de rats présentent les mêmes capacités d’apprentissage dans ce test. Lorsque les rats ont le choix de s’autoadministrer la nicotine (0,015-0,06 mg/kg), les rats P présentent une très forte motivation à la consommation de nicotine comparativement aux rats NP (~ 2,5 fois plus importante). Le déplacement vers le haut des courbes dose-réponse de la nicotine semble plutôt indiquer une augmentation des effets renforçants de la nicotine chez les rats P. Lorsque la nicotine n’est plus disponible, les rats P continuent à appuyer sur le levier et sont donc plus résistants au phénomène d’extinction du comportement d’autoadministration. Après extinction, les résultats montrent de manière remarquable que les rats P rechutent très facilement après une seule injection de nicotine (0,15 mg/kg) administrée par voie sous-cutanée. Les mêmes expériences réalisées avec la cocaïne (0,18-1,12 mg/kg) montrent qu’il n’existe aucune différence entre les rats P et NP dans les effets renforçants de cette drogue. Par contre, les rats P sont plus vulnérables à la rechute qui est induite dès la dose de 5 mg/kg de cocaïne injectée par voie intrapéritonéale, alors qu’il faut doubler la dose de cocaïne pour induire la rechute chez les rats NP. Ces résultats semblent contradictoires avec les données chez l’homme qui indiquent l’existence d’une comorbidité de la dépendance à l’alcool et à la cocaïne (même si les facteurs génétiques n’ont pas encore été identifiés). Ils indiquent également que les différences observées entre les deux souches ne sont pas liées à un déficit de sensibilité à la récompense global chez les rats NP qui présentent la même sensibilité aux effets récompensants de la cocaïne. Enfin, les résultats montrent qu’une seule injection de nicotine (0,15 mg/kg) induit un comportement de rechute à la cocaïne, mais exclusivement chez les rats P.
Ces résultats expérimentaux obtenus dans des modèles animaux d’autoadministration et de rechute renforcent bien l’idée d’une vulnérabilité génétique commune participant au développement de la dépendance à l’alcool et à la nicotine. Les rats P qui s’autoadminstrent des quantités plus importantes d’alcool ont donc également une plus forte propension à s’autoadministrer de la nicotine et sont plus vulnérables aux rechutes.

M. Naassila, PhD
mickael.naassila@u-picardie.fr
Groupe de Recherche sur l’Alcool et les Pharmacodépendances (GRAP), JE 2462, Amiens