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Le potentiel addictif du sucre plus élevé que celui de la cocaïne

> Lenoir M et al.
Intense sweetness surpasses cocaine reward
PLoSOne 2007 ; 8 : e698


La recherche sur l’addiction aux drogues a encore besoin aujourd’hui d’un modèle heuristique chez l’animal pour l’étude d’un comportement typiquement humain et c’est peut-être l'une des causes expliquant le ralentissement inquiétant du développement de nouveaux médicaments psychotropes. L'équipe du Dr Serge Ahmed à Bordeaux s’intéresse entre autres à faire avancer notre réflexion sur les modèles animaux de l’addiction et réalise des expériences originales et innovantes chez des rats qui s’autoadministrent de l’héroïne ou de la cocaïne. Les différents traits de l’addiction sont observés dans les modèles animaux : une escalade de la consommation, une forte motivation à consommer la drogue, une difficulté à s’abstenir, une diminution du seuil de récompense et une consommation compulsive observée même lorsque l’accès à la drogue est couplé à un choc électrique. Un problème important cependant demeure dans ces modèles et réside dans le fait que l’animal n’a pas d’autre alternative que d’appuyer sur un levier pour s’autoadministrer la drogue étudiée, et finalement tous les rats mis dans cette situation deviennent dépendants des drogues. Il semblerait que cette vulnérabilité soit liée au moins en partie au manque de motivation positive ou négative qui influencerait l’animal à ne pas poursuivre sa consommation de drogue. Il semble donc que tous les animaux consomment de la drogue et deviendraient "addicts" non pas parce que la drogue est intrinsèquement addictive, mais plutôt parce que les drogues constitueraient la seule source de récompense disponible au laboratoire. Ces modèles animaux représenteraient donc des groupes à haut risque plutôt que la population générale.
Dans le présent travail, les auteurs ont donné le choix aux rats, huit fois par jour, d’appuyer sur un premier levier pour s’autoadministrer 0,25 mg/kg de cocaïne par voie intraveineuse ou sur un second levier pour avoir accès pendant 20 secondes à une solution de saccharine à 0,2 %. Le groupe de rats qui n’a accès qu’à la cocaïne ne présente une préférence pour le levier associé à la cocaïne qu’à partir du 9ème jour et celui n’ayant accès qu’à la solution de saccharine ne présente quant à lui une préférence pour le levier associé à la saccharine qu’à partir du 7ème jour. De manière surprenante, lorsque les rats ont le choix entre les deux récompenses - cocaïne et saccharine -, les deux leviers étant actifs, les rats développent immédiatement une forte préférence pour le levier associé à la saccharine qui est significative dès le 2ème jour. La préférence pour la saccharine n’est pas due à ses propriétés édulcorantes dépourvues de calories car la même préférence est observée avec une concentration équipotente de saccharose à 4 %. Les auteurs ont ensuite analysé le développement de la sensibilisation comportementale suite à l’autoadministration répétée de cocaïne. En effet, les effets stimulants moteurs de la cocaïne augmentent dès le 5ème jour et restent stables jusqu’au 15ème jour. Cette sensibilisation comportementale est aussi observée lorsque les rats ont le choix entre la saccharine et la cocaïne. Autrement dit, les rats préfèrent la saccharine même lorsqu’ils répondent et qu’ils sont sensibilisés aux effets de la cocaïne. Lorsque la dose de cocaïne est augmentée, pour vérifier si les effets renforçants de la saccharine sont supérieurs à ceux de la cocaïne car la dose serait trop faible, les rats continuent à préférer le levier leur donnant accès à la saccharine. Les auteurs ont aussi vérifié que la préférence pour la saccharine n’est pas liée au fait que ses effets renforçants sont plus immédiats (moins de 2 secondes) que ceux de la cocaïne par voie intraveineuse (4 à 20 secondes). Ils ont donc retardé systématiquement l’administration de saccharine (0-18 secondes), et dans ces conditions, les rats continuent à préférer la saccharine quand le délai est équivalent ou même supérieur à celui de la cocaïne. Enfin, les auteurs ont testé l’effet du prix à payer (le nombre maximal d’appui, ou travail) pour obtenir une seule dose de la substance et les résultats démontrent que, quel que soit le prix à payer, les rats continuent à préférer la saccharine à la cocaïne. De manière surprenante, les rats présentant une histoire de consommation de cocaïne, qui ont développé une consommation stable de cocaïne (avec un accès prolongé et une escalade de la consommation de cocaïne), inversent complètement leur choix et se focalisent sur la saccharine dès lors que le choix leur est permis, et ce, même lorsque la dose de cocaïne est augmentée. La préférence pour le levier associé à la saccharine est telle que même les rats "sous influence" des effets de la cocaïne pendant le choix préfèrent appuyer sur le levier associé à la saccharine.
Au total, les résultats de cette étude démontrent que presque la totalité des rats préfère consommer de la saccharine à une substance hautement addictive comme la cocaïne. Cette préférence n’est pas modifiée lorsque l’on augmente la dose de cocaïne, lorsque les rats sont intoxiqués à la cocaïne, qu’ils présentent une escalade de la consommation de cocaïne ou encore qu’ils présentent une sensibilisation comportementale à la cocaïne. Les rats préfèrent donc la saccharine à la cocaïne (liking) et sont prêts à travailler beaucoup plus pour en avoir (wanting). Il semble donc que la sensation intense du sucré dépasse une stimulation maximale à la cocaïne même chez un individu addict et sensibilisé. Une méta-analyse indique aussi que le saccharose et la saccharine, bien que plus renforçants, sont beaucoup moins efficaces que la cocaïne à induire une libération de dopamine dans le striatum ventral, ce qui suggère un effet dopaminergique post-synaptique ou encore un effet relayé par une autre voie de signalisation comme celle des peptides opioïdes. Faut-il en conclure que les produits riches en sucre pourraient nous protéger contre l’addiction ? Dans tous les cas, ces résultats sont inquiétants pour les études sur l’autoadminstration d’alcool chez le rat dans lesquelles le sucre est utilisé pour apprendre aux rats à appuyer sur les leviers et pour masquer les effets aversifs de l’alcool. Ne ferait-on pas simplement que remplacer une substance très addictive par une autre ?

Pr M. Naassila
mickael.naassila@u-picardie.fr
Groupe de Recherche sur l’Alcool et les Pharmacodépendances (GRAP), INSERM ERI24, Amiens