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Soigner et même prévenir la dépendance par un changement d’environnement ?

> Solinas M et al.
Environmental enrichment during early stages of life reduces the behavioral, neurochemical, and molecular effects of cocaine
Neuropsychopharmacology 2009 ; 34 (5) : 1102-11


La vulnérabilité à développer une addiction dépend de l’interaction complexe entre des facteurs génétiques et environnementaux. La composante environnementale, lorsque les conditions sont défavorables, apparaît comme un facteur facilitateur et augmente le risque de développer une addiction ; mais qu’en est-il de conditions favorables et positives ? Les travaux récents de l’équipe CNRS de l’Université de Poitiers, dirigée par Mohamed Jaber, montrent que les conditions environnementales stimulantes et positives peuvent faciliter le traitement, voire même prévenir, l’apparition d’une "addiction" à la cocaïne ou à l’héroïne. Les paramètres qui ont été étudiés sont la sensibilisation comportementale – qui mesure l’augmentation progressive des effets stimulants moteurs de la drogue après une administration répétée – et la préférence de place conditionnée – qui mesure la capacité du contexte précédemment associé à la prise de drogue à déclencher un comportement d’approche qui pousse l’animal à revenir dans le contexte où il s’attend à recevoir à nouveau la drogue –. Cette équipe a déjà démontré en utilisant des souris mâles C57BL/6J que l’enrichissement du milieu pourrait servir au traitement de l’addiction à la cocaïne. En effet, l’exposition pendant 30 jours des souris C57BL/6J à un milieu enrichi après avoir été sensibilisées aux effets stimulants moteurs de la cocaïne (15 mg/kg) annule l’expression de la sensibilisation comportementale induite par la cocaïne. Ce milieu enrichi consiste en des cages six fois plus grandes contenant des objets (roue pour faire de l’exercice, petite maison et autres objets ou "jouets" de différentes couleurs) qui sont changés une fois par semaine. Il s’agit donc de cages spacieuses qui stimulent la curiosité, l’activité sociale et physique, ainsi que l’exploration. Ce milieu enrichi annule l’expression de la préférence de place conditionnée induite par la cocaïne, ainsi que la rechute dans ce même test comportemental. Du point de vue neurochimique, les résultats montrent que l’effet protecteur du milieu enrichi serait relayé par une diminution de l’activation des circuits cérébraux impliqués dans l’addiction. Dans une autre étude récente, le même groupe a obtenu des résultats différents avec l’héroïne puisque le milieu enrichi diminue les effets récompensants de la drogue, mais pas la sensibilisation comportementale qu’elle induit après des injections répétées.
Dans la présente étude, les auteurs ont testé l’hypothèse que l’exposition préalable et précoce à un milieu enrichi pourrait prévenir les effets moléculaires, neurochimiques et comportementaux de la cocaïne. Les souris ont donc été exposées au milieu enrichi dès l’adolescence (à partir de la troisième semaine de vie) et pendant deux à trois mois avant de mesurer leur réponse à la cocaïne. Les résultats montrent que les souris qui ont été exposées à un milieu enrichi, à la différence des souris élevées en milieu standard, ne développent pas de préférence de place conditionnée aux deux doses de cocaïne testées (10 et 20 mg/kg). Le milieu enrichi diminue aussi l’efficacité de la cocaïne à induire une sensibilisation à ses effets stimulants moteurs car les souris exposées à ce milieu présentent une sensibilisation deux fois moins importante comparativement aux souris qui ont été élevées en milieu standard. De plus, la sensibilisation est maintenue 30 jours après la période d’administration répétée de cocaïne (30 jours de sevrage), mais l’amplitude de la réponse est beaucoup moins importante chez les souris exposées au milieu enrichi. De manière intéressante, le milieu enrichi n’a aucun effet sur la libération de dopamine induite par la cocaïne (10-20 mg/kg) dans les noyaux accumbens et caudé-putamen (striatum ventral et dorsal), mais il réduit l’induction de l’expression striatale du gène précoce zif-268 qui est associée à une activation cellulaire et au phénomène de plasticité synaptique. Par ailleurs, l’exposition au milieu enrichi augmente le taux protéique de Delta-Fos B dans le striatum et entraîne une diminution de ce taux chez ces mêmes souris après l’administration répétée de cocaïne, alors que l’effet inverse est observé chez les souris élevées en milieu standard. Le Delta-Fos B est un facteur de transcription qui a été impliqué dans les neuroadaptations à long terme associées avec l’addiction aux drogues.
L’ensemble des résultats de la présente étude indique que l’exposition à un environnement complexe dès un stade précoce de vie entraîne des modifications neurochimiques au niveau du striatum qui diminuent la réactivité à une drogue comme la cocaïne.
Un environnement favorable procure donc un effet protecteur et une résistance vis-à-vis des drogues. Cette équipe avait déjà montré que l’exposition précoce à un environnement enrichi protège contre les effets neurotoxiques du MPTP, une molécule utilisée pour obtenir chez l'animal un modèle expérimental de la maladie de Parkinson. Il se pourrait donc qu’être élevé dans un milieu "enrichi", complexe et stimulant nous protège contre certaines maladies neurodégénératives et l’addiction.
Au total, ces travaux suggèrent, d’une part, que les conditions de vie influencent de manière extrêmement forte la vulnérabilité à devenir dépendant et, d’autre part, que s’affranchir de la maladie dans des conditions "pauvres" peut s’avérer très difficile et qu’il faut donc considérer les conditions de vie des personnes dépendantes comme faisant partie intégrante de leur thérapie. Cela nous interpelle également sur les conditions de vie des jeunes qui doivent être prises en compte dans la lutte contre les addictions…

Pr M. Naassila
mickael.naassila@u-picardie.fr
Groupe de Recherche sur l’Alcool et les Pharmacodépendances (GRAP), INSERM ERI24, Amiens