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Des électrodes intracérébrales pour soigner l’alcoolodépendance ?

> Heinze HJ et al.
Counteracting incentive sensitization in severe alcohol dependence using deep brain stimulation of the nucleus accumbens: clinical and basic sciences aspects
Frontiers in Human Neuroscience 2009 ; 3 : doi: 10.3389/neuro.0


La dépendance est une maladie chronique et hautement récidivante en dépit des thérapies existantes, et environ 80 % des patients rechuteront. Si pour la cocaïne et la nicotine des vaccins sont à l’étude, une telle approche n’est pas envisageable pour l’alcool. Une alternative aux pharmacothérapies existe pourtant et consiste en la stimulation électrique directement au niveau des aires cérébrales impliquées dans l’addiction, comme cela est déjà pratiqué par exemple dans la maladie de Parkinson. L'une des théories de l’addiction consiste en la sensibilisation de la motivation à consommer la drogue en dépit des conséquences néfastes. La drogue n’est plus consommée pour ses effets plaisants mais plus par habitude ou automatisme et se dissocie complètement des aspects hédoniques de l’addiction (liking) pour mieux expliquer les aspects compulsifs de la maladie. C’est donc la motivation à consommer, le fameux wanting, qui se senbilise avec la prise chronique de drogue et qui fait intervenir les structures cérébrales du circuit mésolimbique au niveau desquelles les neuroadaptations sous-tendent cette sensibilisation.
Le noyau accumbens (NAcc) serait la pierre d’achoppement dans la maladie addictive. Cette structure correspondant au striatum ventral jouerait un rôle majeur en attribuant la "plus-value" associée à la consommation de drogue (concept de l'incentive salience) ou à ses signaux associés (cues) et permettrait de prédire les effets récompensants des drogues. Bien sûr, le NAcc n’est pas le "site universel de l’addiction", mais il est situé à un véritable carrefour au niveau duquel sont orchestrés les évènements liés au wanting et à la sensibilisation. Le NAcc reçoit des informations du cortex préfrontal et des structures limbiques telles que l’amygdale et l’hippocampe, et constitue donc une véritable interface entre le moteur et le limbique. Dans les troubles obsessionnels compulsifs, le dysfonctionnement du NAcc entraînerait une répétition des comportements obsessionnels ou addictifs. Si le NAcc joue un rôle aussi crucial, est-il alors possible d’envisager une intervention neurochirurgicale pour interférer avec son fonctionnement et traiter l’addiction ? C’est précisément ce que rapporte la présente étude préliminaire dans laquelle les auteurs ont implanté bilatéralement des électrodes de stimulation et d’enregistrement dans la partie caudale et médiane du NAcc chez trois patients alcoolodépendants résistants à toutes thérapies. Ces patients, tous de sexe masculin, présentent une histoire familiale d’alcoolodépendance positive, une alcoolodépendance diagnostiquée depuis plusieurs années et plusieurs épisodes de rechute. Des enregistrements intracérébraux ont été couplés à des électroencéphalogrammes pendant des tests psychomoteurs pour analyser le rôle du NAcc dans l’intégration d’un message d’erreur et l’action corrective qu’elle déclenche (soulignant ainsi le rôle du NAcc dans les comportements motivés par un but et ceux impliqués dans l’addiction). Les auteurs ont analysé l’activité du NAcc pendant la réalisation d’une tâche visuelle avec présentation d’images évoquant l’alcool (photographies d’un bar, de verre de bière…) en dehors des signaux focalisant l’attention. Les auteurs ont montré que les images évoquant l’alcool ont perturbé l’activité du NAcc même lorsqu’elles sont présentées en dehors du champ où est focalisée l’attention, suggérant ainsi que ces signaux "alcool" sont intégrés de manière hautement automatique et pourraient influencer le comportement du sujet alcoolodépendant.
Interférer sur l’activité du NAcc pourrait atténuer le craving induit par les stimuli associés à la prise de drogue ou par la drogue elle-même. C’est cette hypothèse que semble conforter la présente étude pilote. Les trois patients rapportaient une incapacité à se passer d’alcool et à rechuter avant l’opération. Les auteurs ont constaté que le craving avait presque complètement disparu après l’opération. Les expériences neurophysiologiques indiquent que l’activité du NAcc est modifiée par les signaux évoquant l’alcool même lorsqu’ils sont présentés en dehors du focus attentionnel dans une tâche visuo-spatiale, suggérant ainsi que l’induction du craving est hautement automatique. Il est intéressant de noter que les auteurs ont aussi mis en évidence une latéralisation avec un effet des signaux alcool exclusivement sur le NAcc gauche. Une latéralisation a déjà été suggérée chez les patients atteints de la maladie de Parkinson qui ne sont pas joueurs pathologiques. Des études supplémentaires sont nécessaires pour confirmer ou non ce phénomène de latéralisation dans l’addiction.
L’ensemble de ces résultats est très préliminaire et ne concerne que trois patients. L’efficacité clinique de cette procédure doit être maintenant établie sur un plus grand nombre de patients et un suivi plus long. L’électrophysiologie invasive sur des patients alcoolodépendants vigiles est peut-être une opportunité inédite de mieux comprendre les mécanismes physiopathologiques qui sous-tendent les processus de récompense en général et le craving induit par des signaux associés à la prise chronique d’alcool en particulier.

Pr M. Naassila
mickael.naassila@u-picardie.fr
Groupe de Recherche sur l’Alcool et les Pharmacodépendances (GRAP), INSERM ERI24, Amiens