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Alcool au volant : le danger des boissons anti-alcool ou anti-alcootest sensées vous dégriser avant de prendre la route

> Pavlic M et al.
Another "soberade" on the market: does Outox keep its promise?
Wien Klin Wochenschr 2007 ; 119 (3-4) : 104-11


La nouvelle tentative d’amener sur le marché une boisson anti-alcool vantée pour sa capacité à faire chuter rapidement l’alcoolémie suscite une grande inquiétude vis-à-vis du danger qu’elle représente en termes de sécurité routière. Cette inquiétude est d’autant plus justifiée qu’aucun résultat scientifique ne démontre un quelconque effet de ce type de boisson si ce n’est des effets secondaires lorsque l’on en consomme trop. L'alcool est devenu la première cause d'accident mortel, devant la vitesse. Et si les conducteurs impliqués sont rarement alcoolo-dépendants, c'est que le risque surgit bien avant qu'apparaisse l'état d'ébriété. Selon l’Observatoire national interministériel de sécurité routière, le bilan des accidents en 2008 dans lesquels l’alcool est impliqué est le suivant : 972 tués et 8 324 blessés dont 4 270 hospitalisés. Environ 71 % des décès dans les accidents avec alcool se produisent la nuit. Ainsi, 28,5 % des tués, 14,3 % des blessés hospitalisés et 8,6 % des blessés légers étaient impliqués dans un accident avec alcool. Le risque est maximal les nuits de week-end, avec 53,5 % des morts imputables à l’alcool. Chaque semaine, neuf jeunes de moins de 24 ans meurent sur la route (464 en 2009) dans un accident dû à l’alcool.
Il est illusoire de croire qu’une potion miracle puisse diminuer de manière suffisante l’alcoolémie avant de reprendre le volant. C’est exactement ce que déclare la société qui veut à nouveau commercialiser la boisson Outox® en France, en ciblant prioritairement les 18-29 ans. Cette société entend commercialiser son safety drink, "une boisson de responsabilisation" pour "réduire", selon elle, "les accidents de la route, les violences conjugales et les comportements agressifs". Un écueil majeur demeure cependant puisqu’elle est dans l’incapacité de justifier scientifiquement les effets de sa boisson qui permettrait de "réduire de manière sensible à importante l’alcoolémie et de recouvrer plus rapidement son état normal".
C’est bien vite oublier l’étude réalisée en 2006 par un laboratoire autrichien de l’Université médical d’Innsbruck et publiée dans Wiener Klinische Wochenschrift. Dans cette étude randomisée en double aveugle et contrôlée avec placebo, 30 volontaires (14 femmes et 16 hommes) âgés de 20 à 40 ans ont bu la même quantité d’alcool (rapportée à leur poids corporel) avec ou non 25 cl de boisson Outox lors de deux sessions. Différents paramètres ont été contrôlés tels que : activité physique, médicament influençant la vidange gastrique, consommation de nourriture et de boissons. Lors de la première session, les sujets, n’ayant pas consommé de nourriture pendant quatre heures, ont consommé au choix du vin, de la bière ou de la vodka durant deux heures ; leur consommation moyenne d’alcool était de 1,06 (± 0,24) g d’éthanol pur par kg de poids corporel. Le jour suivant, les sujets ont consommé la même quantité d’alcool. Lors des deux sessions, les sujets ont consommé 25 cl de boisson Outox ou d’une solution placebo, 15 minutes après avoir fini de consommer l’alcool, et l’alcoolémie a été mesurée (toutes les 30 minutes pendant cinq heures), soit directement par des analyses de sang, soit indirectement dans l’air expiré. Les résultats sont clairs et démontrent que la boisson d’Outox diminue seulement de 10,3 % l’alcoolémie (0,748 g/l sans et 0,671 g/l avec la boisson Outox, soit une différence de 0,077 g/l). Dans l’air expiré, la diminution est légèrement supérieure, égale à 14,3 % (0,314 mg/l sans et 0,268 mg/l avec la boisson Outox). Les différences sont plus faibles chez les femmes comparativement aux hommes, et il est extrêmement important de noter que l’étude démontre aussi que la boisson Outox ne modifie pas du tout la vitesse d’élimination de l’alcool. Ces résultats expérimentaux sont donc très éloignés de ceux annoncés par la société produisant cette boisson miracle.
Que contient cette boisson miracle ? De l’eau gazéifiée, du fructose (50 grammes dans 25 cl), des acidifiants (acide citrique, acide malique), un antioxydant (acide ascorbique), des arômes, des stabilisateurs et des colorants. Une dizaine d’études depuis 1951 se sont intéressées aux effets du fructose sur les niveaux d’alcoolémie et dont certaines ont étudié l’injection de fructose par voie intraveineuse et avec des quantités quatre fois supérieures à celle contenue dans les 25 cl d’Outox. Le fructose pourrait faciliter l’activité de l’enzyme qui dégrade l’alcool, l’alcool déshydrogénase ou ADH, en augmentant la consommation énergétique du foie et une oxydation mitochondriale du NADH en NAD+. Ce NAD+ est un co-enzyme, ou co-facteur, nécessaire au bon fonctionnement de l’alcool déshydrogénase. L’élimination de l’alcool dans l’organisme est un processus relativement constant qui est assuré majoritairement par l’ADH qui transforme l’alcool en acétaldéhyde, une molécule toxique et cancérigène et en NADH et protons (H+). La réoxydation du NADH est une étape limitante et, théoriquement, faciliter la régénération du NAD+ pourrait accélérer la dégradation de l’alcool et faire diminuer plus rapidement l’alcoolémie. Cependant, l’étude autrichienne démontre clairement que la boisson Outox ne modifie pas du tout la vitesse d’élimination de l’alcool. Il semble que les quantités de fructose nécessaires pour augmenter significativement l’élimination de l’alcool soient plus élevées et à des niveaux qui entraînent de nombreux effets secondaires : nausées, crampes abdominales, vomissements, diarrhées.
D’où provient donc l’effet modeste de la boisson Outox ? Probablement de l’effet de l’acide citrique sur l’absorption gastrique et intestinale de l’alcool qui serait ralentie. 80 % de l’alcool ingéré est absorbé dans l’intestin grêle, et l’acide citrique diminue la vidange gastrique et ralentit donc l’absorption de l’alcool, expliquant ainsi la diminution modeste d’environ 10-15 % de l’alcoolémie observée après l’ingestion d’Outox. Il est fort probable que le même effet modeste serait obtenu avec 50 g de n’importe quelle boisson calorique ou bien même de nourriture. On voit bien que la diminution de 0,077 g/l pour l’alcoolémie et de 0,045 mg/l pour la concentration d’alcool dans l’air expiré observée après consommation de la solution miracle est beaucoup trop faible pour réduire significativement les signes de l’intoxication alcoolique, particulièrement lorsqu’il s’agit ensuite de reprendre le volant. Il faut noter également que les résultats de l’étude citée ci-dessus démontrent aussi une variabilité en fonction des individus, et l’on ne peut donc être certain que la solution miracle aura un effet, et si oui, de combien elle fera chuter l’alcoolémie. Au final, il n’existe aucun argument scientifique, une fois de plus, pour prouver les effets de cette potion miracle.

Pr M. Naassila
mickael.naassila@u-picardie.fr
Groupe de Recherche sur l’Alcool et les Pharmacodépendances (GRAP), INSERM ERI24, Amiens