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Mémoire qui flanche chez les binge drinkers : atteintes corticale et hippocampique

> Schweinsburg AD et al.
A preliminary study of functional magnetic resonance imaging response during verbal encoding among adolescent binge drinkers
Alcohol 2010 ; 44 (1) : 111-7


La consommation excessive et répétée d’alcool chez les jeunes devient un problème préoccupant eu égard à l’augmentation du nombre de jeunes qui sont hospitalisés pour cause d’éthylisme aigu ou qui meurent dans un accident de la route dû à l’alcool. Cette alcoolisation massive et épisodique, encore appelée binge drinking, correspond actuellement à la notion du boire "trop, trop vite et trop souvent". Il correspond à l’ingestion d’au moins cinq verres chez les garçons et quatre verres chez les filles en moins de deux heures pour arriver à l’ivresse le plus rapidement possible. Bien que les jeunes considèrent souvent ce type de consommation d’alcool comme étant sans conséquence sur leur santé, un nombre croissant d’études démontrent les effets néfastes du binge drinking sur le fonctionnement cérébral. C’est dans ce contexte que la présente étude américaine a analysé, grâce à la technique d’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf), la réponse cérébrale pendant une tâche d’encodage verbal chez des adolescents binge drinkers.
Les auteurs ont recruté des adolescents âgés de 16-18 ans (lycéens et universitaires) pour former deux groupes : 12 binge drinkers et 12 témoins. Les facteurs d’exclusion étaient notamment : antécédent de troubles psychiatriques, usage de drogues à plus de dix reprises, usage d’alcool par la mère pendant la grossesse, être gaucher, histoire familiale de troubles psychotiques ou bipolaires. Les binge drinkers étaient consommateurs d’au moins quatre verres par occasion pour les filles et cinq pour les garçons. Les groupes n’étaient pas différents relativement aux facteurs démographiques, d’humeur ou de QI. Les binge drinkers ont rapporté boire 10 ± 4,8 verres par occasion, mais ont bu en moyenne juste 21,2 ± 14 verres par mois pendant les trois derniers mois avant l’IRMf et buvaient en moyenne depuis 3,1 ± 1,8 ans. Au moment de l’IRMf, les buveurs étaient abstinents en moyenne depuis 32,5 ± 10,5 jours. Les buveurs ont consommé plus de cannabis et d’autres drogues que les témoins, mais au total moins de dix fois pendant leur vie entière (2,3 ± 3,6 fois). Les deux groupes étaient non fumeurs. Le groupe témoin comportait deux fois plus de filles (33,3 % vs 17,7 %). La tâche de mémorisation utilisée est celle de la tâche d’encodage verbal dans laquelle il a été demandé aux sujets de mémoriser une liste de 16 paires de mots avant et pendant l’IRMf. Les mots sont monosyllabiques et présentés pendant cinq secondes. Une session d’apprentissage et de rappel est effectuée juste avant l’IRMf et le critère à atteindre est la mémorisation d’au moins dix paires sur les 16 lorsque leur est donné le premier mot de la paire. Pour le test de nouvel encodage, les sujets doivent apprendre de nouvelles paires de mots pendant l’IRMf, et une autre session est aussi réalisée juste après l’IRMf.
Les résultats montrent que les témoins se rappellent de 85 ± 9 % des mots alors que les buveurs ne se rappellent seulement que de 78 ± 11 % des mots. 8 % des témoins ne se rappelaient pas au moins dix paires de mots sur les 16 avant l’IRMf et donc ont eu une seconde session d’entraînement. Les buveurs étaient encore plus nombreux avec 42 % d’entre eux qui ont dû avoir une seconde session d’entraînement. Les réponses BOLD, qui correspondent au signal dépendant du niveau d'oxygénation cérébrale (signal BOLD - blood-oxygen-level dependent), sont moins importantes chez les buveurs pendant l’encodage de nouvelles paires de mots dans un large cluster postérieur englobant le cunéus bilatéral, le gyrus lingual, le gyrus para-hippocampique et le précunéus médial droit. La réponse BOLD est par contre supérieure chez les buveurs pendant l’apprentissage dans plusieurs structures cérébrales, dont le lobe pariétal inférieur droit, le lobe pariétal inférieur/supérieur droit, le gyrus frontal supérieur/moyen droit et le gyrus cingulé. Au niveau d’une région d’intérêt de l’hippocampe, les témoins ont présenté une augmentation du signal BOLD pendant le nouvel encodage (augmentation significative dans l’hippocampe gauche et tendance dans l’hippocampe droit) alors que les buveurs n’ont présenté qu’une tendance à l’augmentation dans l’hippocampe gauche et aucune modification dans le droit. Cette étude montre qu’en dépit d’une histoire relativement courte de consommation d’alcool, les buveurs présentent un déficit de fonctionnement cérébral associé à une plus faible performance pendant le nouvel encodage verbal. Les buveurs se sont correctement rappelés moins de paires de mots (7 % en moins) que les témoins, et environ la moitié des buveurs ne se sont pas rappelés correctement d’au moins dix paires (sur le total de 16) à la première session d’apprentissage, alors que cela n’a concerné qu’un seul des témoins. L’IRMf montre une activation réduite du cortex occipital, ce qui a déjà été observé chez les adolescents gros consommateurs de cannabis, et ce qui traduit une moindre sollicitation de l’intégration des informations visuelle et linguistique pendant l’apprentissage des mots. L’absence d’activation hippocampique chez les buveurs semble corroborer les résultats des précédentes études qui ont montré une diminution du volume hippocampique chez les binge drinkers. A l’inverse, l’activation des régions frontale, pariétale et cingulaire est plus importante chez les buveurs, ce qui pourrait suggérer des phénomènes de compensation du déficit hippocampique et se traduire ainsi par le recrutement de systèmes de mémorisation alternatifs pendant l’apprentissage verbal chez les buveurs. Les auteurs ont déjà montré dans une population équivalente de jeunes buveurs des atteintes de la substance blanche, notamment des régions frontale et pariétale, ainsi qu’au niveau des projections vers l’hippocampe gauche. Ces atteintes pourraient, en partie, expliquer les atteintes observées dans la présente étude.
Ces résultats démontrent qu’un comportement de type binge drinking chez les jeunes est bien capable d’induire des déficits cognitifs à un moment de leur vie où ils ont le plus besoin d’être performants dans les apprentissages et le stockage de nouvelles informations. Des études longitudinales sont maintenant nécessaires pour déterminer si les binge drinkers présentaient déjà ces atteintes avant les intoxications alcooliques et si ces atteintes disparaissent avec l’arrêt des intoxications alcooliques.

Pr M. Naassila
mickael.naassila@u-picardie.fr
Groupe de Recherche sur l’Alcool et les Pharmacodépendances (GRAP), INSERM ERI24, Amiens