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Les boissons énergisantes augmentent-elles le risque de devenir alcoolodépendant ?

> Arria AM et al.
Energy drink consumption and increased risk for alcohol dependence
Alcohol Clin Exp Res 2011 ; 35 (2) : 365-75


Les boissons énergisantes contiennent du sucre et des quantités élevées de caféine (80 mg en moyenne par cannette et de 50 à 500 mg par cannette selon les pays). Leur vente a explosé ces dernières années, une cible particulièrement visée étant les jeunes : dans une population d’étudiants, la prévalence de la consommation de ce type de boisson le mois précédant l'enquête variait entre 39 et 57 %. Les conséquences sur la santé de la consommation de ces boissons riches en sucre et en caféine sont encore mal connues, et des études récentes rapportent un risque plus élevé de problèmes liés à la consommation d’alcool chez les jeunes et les étudiants en particulier. La caféine maintient éveillé et peut ainsi prolonger l’épisode de consommation d’alcool, donc la quantité d’alcool consommé. Les effets neuropharmacologiques de la caféine sont relayés par l’antagonisme de la neuromodulation adénosinergique, qui joue aussi un rôle important dans les effets comportementaux de l’alcool. Des études réalisées chez l’animal montrent que la caféine peut augmenter l’auto-administration d’alcool. Chez l’homme, des travaux ont démontré que la caféine contenue dans les boissons énergisantes diminue les effets subjectifs de l’ivresse alcoolique, sans réduire pour autant les mesures objectives des effets de l’alcool au niveau moteur ou de temps de réaction. Ainsi, la caféine pourrait non seulement modifier les effets renforçants de l’alcool, mais aussi réduire la sensation d’être ivre et donc potentialiser les effets de désinhibition, facilitant ainsi l’escalade de la consommation d’alcool et les comportements à risque. Dans une population étudiante, il a été montré que 24 % avaient consommé de l’alcool mélangé à une boisson énergisante le mois précédent l’enquête. De manière intéressante, une étude a montré que les buveurs de boissons énergisantes présentaient des niveaux élevés de recherche de sensations, trait qui est un facteur de risque dans l’addiction à l’alcool. Pour toutes ces raisons, les consommateurs de boissons énergisantes pourraient être plus à risque de devenir alcoolo-dépendants.
Les auteurs de la présente étude longitudinale américaine ont justement analysé dans quelle mesure la consommation de ces boissons énergisantes pouvait augmenter le risque de devenir alcoolo-dépendant dans une population de 1 097 étudiants de quatrième année universitaire. Les auteurs ont analysé leurs consommations déclarées de boissons énergisantes, de caféine et d’alcool, leurs scores de dépendance à l’alcool avec le DSM-IV, de dépression, d’impulsivité/recherche de sensations, leur implication dans la vie de l’université ("fraternité/sororité"), les problèmes de conduite et l’histoire familiale d’alcoolo-dépendance. Ils ont distingué différents sous-groupes, dont les buveurs "non fréquents" de boissons énergisantes (< 51 jours par an ; environ 50 % de la population) et les buveurs "hautement fréquents" (> 51 jours par an ; environ 10 %) .
Les résultats montrent que les étudiants qui ont bu fréquemment des boissons énergisantes ont bu plus fréquemment de l’alcool (142 vs 103 jours) et en plus grande quantité (6,15 vs 4,64 verres le jour où de l’alcool a été consommé). Les étudiants qui ont bu fréquemment des boissons énergisantes ont un risque deux fois plus important d’être alcoolo-dépendants comparativement à ceux qui n’en ont pas consommé du tout (odds ratio ajusté de 2,4) ou ceux qui en ont consommé moins fréquemment (odds ratio ajusté de 2,4), ceci même après correction des différents autres facteurs analysés (caractéristiques démographiques, consommation d’alcool, histoire familiale, implication dans la vie de l’université, dépression, problèmes de conduite pendant l’adolescence).
Ces résultats semblent préoccupants. Environ deux tiers des étudiants sont consommateurs de boissons énergisantes, et cette consommation est fortement associée à un risque accru de devenir alcoolo-dépendant. Cependant, il faut considérer le fait que cette étude ne permet pas d’établir le lien entre consommation de boissons énergisantes et alcoolo-dépendance. Les consommateurs de ces boissons ont très bien pu les boire le lendemain de soirées de binge drinking pour essayer de se sentir mieux et tenir pendant leur journée de cours. Ce n’est donc pas, dans ce cas précis, la consommation de ce type de boisson qui a facilité la consommation d’alcool. Il reste donc à élucider le mécanisme par lequel la consommation de boisson énergisante pourrait augmenter le risque d’addiction à l’alcool, par exemple par une modification des effets renforçants de l’alcool ou ses effets de désinhibition. Les auteurs n’ont pas demandé si l’alcool a été mélangé à la boisson énergisante, même si cela semble très fréquent chez les gros consommateurs de ce type de boisson.
Cette enquête montrant que la consommation hebdomadaire ou quotidienne de boissons énergisantes est associée à un risque accru de développer une alcoolo-dépendance, il semble important d’intégrer cette donnée aux messages de prévention du risque alcool destinée aux jeunes (mais aussi aux parents), cible privilégiée de ces boissons sensées "donner des ailes", éviter les coups de barre, améliorer les performances sportives et maintenir éveillé au volant. Il faudrait renforcer la prévention sur les méfaits de ces boissons, fortement déconseiller leur usage en association avec l’alcool et mieux informer les consommateurs sur la concentration en caféine de ces boissons.

Pr M. Naassila
mickael.naassila@u-picardie.fr
Groupe de Recherche sur l’Alcool et les Pharmacodépendances (GRAP), INSERM ERI24, Amiens