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La préférence pour la nouveauté, un trait prédisposant à la prise compulsive de cocaïne

> Belin D et al.
High-novelty preference rats are predisposed to compulsive cocaine self administration
Neuropsychopharmacology 2011 ; 36 : 569-79


Différents traits de personnalité ou de tempérament ont été associés à la vulnérabilité à devenir dépendant d’une drogue. Il s’agit notamment de l’impulsivité, la recherche de sensations ou encore la réactivité à la nouveauté. Un enjeu actuel dans le champ de l’addiction reste à mieux comprendre ces facteurs de vulnérabilité qui expliquent pourquoi seulement 15 à 20 % des usagers de drogues perdent le contrôle de leur consommation et présentent une prise compulsive de la substance.
Ainsi, la recherche de sensations/nouveauté est de manière certaine un facteur jouant un rôle dans la propension à consommer une drogue, mais ce trait est-il associé à l’addiction, à la prise compulsive de drogue ? Nous ne savons pas encore avec certitude si ce trait prédispose bel et bien à l’addiction ou s’il fait partie des adaptations comportementales induites par la consommation prolongée de drogue.
C’est précisément à cette question qu’ont voulu répondre les auteurs de la présente étude chez le rat en analysant le trait de recherche de sensations/nouveauté avant toute exposition à la drogue et d'observer son lien avec le passage d’une consommation contrôlée à un usage compulsif de cocaïne. Ce trait peut être étudié soit en regardant la réactivité des animaux à un nouvel environnement, en mesurant l’hyperlocomotion induite par ce nouvel environnement, soit en mesurant leur appétence pour un nouvel environnement, c'est-à-dire leur préférence à aller vers et à passer du temps dans ce nouvel environnement. Ces deux traits bien que dépendants du système dopaminergique ne semblent pas corrélés et prédisent différentes dimensions des effets renforçants des drogues. Il a déjà été montré que les animaux qui présentent une plus grande réactivité locomotrice à un nouvel environnement sont plus enclins à s’auto-administrer de l’amphétamine. Par contre, ceux qui préfèrent aller vers un nouvel environnement sont plus enclins à exprimer une préférence de place conditionnée induite par l’amphétamine, mais pas à se l’auto-administrer. Ces données laissent présager que la réactivité à la nouveauté ou la préférence pour la nouveauté contribueraient différemment à la vulnérabilité aux drogues.
Dans la présente étude, les auteurs ont analysé les deux traits chez 40 rats adultes Sprague-Dawley et ont sélectionné des groupes de dix animaux pour leur réactivité à un environnement nouveau (plus actifs comparativement aux rats dits "faiblement répondeurs") et de dix animaux présentant une plus forte attirance/préférence pour un nouvel environnement lorsqu’ils ont le choix. Puis, le comportement des animaux a été analysé relativement à trois critères permettant de phénotyper l’addiction à la cocaïne (score d’addiction) : la perte de contrôle (maintien du comportement alors que la drogue n’est plus délivrée), la forte motivation à consommer (point de rupture élevé correspondant à la capacité à fournir un travail très important de l’animal pour obtenir la drogue) et la prise compulsive (maintien de la consommation en dépit d’une punition). Ces paramètres sont mesurés après une auto-administration chronique (60 jours) de cocaïne par voie intraveineuse et introduction du museau des animaux dans une trappe.
Les résultats démontrent que, à la différence des rats qui sont plus réactifs à la nouveauté et des rats qui ne sont pas attirés par l’environnement nouveau, les rats qui préfèrent aller dans un nouvel environnement sont ceux qui présentent le plus haut score d’addiction à la cocaïne, alors même que tous les groupes ont consommé la même quantité de cocaïne. Ces résultats démontrent donc que les rats qui préfèrent la nouveauté représentent une sous-population d’animaux prédisposés à la prise compulsive de cocaïne. De manière intéressante, ce sont plus particulièrement la compulsivité et l’impossibilité de s’abstenir de consommer la drogue qui sont corrélées au trait de préférence de la nouveauté.
Différentes études avaient déjà montré, avec plusieurs tests comportementaux, qu’il existait une dissociation entre réactivité à la nouveauté et préférence pour la nouveauté. Une modulation pharmacologique ou moléculaire de la préférence pour la nouveauté n’a pas démontré d’impact sur l’activation locomotrice induite par la nouveauté (réactivité). Dans les mécanismes neurobiologiques impliqués, il a été démontré que le récepteur D1 de la dopamine semble particulièrement impliqué dans l’expression de la préférence pour la nouveauté, alors que l’axe du stress semble quant à lui jouer un rôle prépondérant dans la réactivité à la nouveauté, avec notamment une sécrétion de corticostérone. Il reste cependant à mieux caractériser l’implication de l’axe du stress dans la préférence pour la nouveauté et à mieux harmoniser les tests comportementaux employés pour sélectionner ce trait et les modalités de mesure (chambre d’activité locomotrice, chambre de préférence de place, labyrinthe en Y). D’autres études sont également nécessaires pour établir si l’impulsivité et la préférence pour la nouveauté contribuent de manière additive ou synergique à la vulnérabilité à l’addiction.
Au total, les résultats de cette très élégante étude démontrent que différents traits comportementaux prédisposent à différentes étapes du "processus addictif". La réactivité à la nouveauté serait associée à une plus grande propension à consommer la drogue, alors que la préférence pour la nouveauté serait associée à la prise compulsive de la drogue. Cette étude suggère donc une approche dimensionnelle dans laquelle il existe différents traits comportementaux, chacun étant spécifiquement prédictif d’une dimension du "processus addictif", l’impulsivité et la préférence pour la nouveauté étant prédictives d’un comportement addictif. Dans le monde réel, l’homme doit donc bien présenter ces deux phénotypes pour devenir dépendant de la cocaïne, c'est-à-dire être vulnérable non seulement à la consommation, mais aussi à la prise compulsive.

Pr M. Naassila
mickael.naassila@u-picardie.fr
Groupe de Recherche sur l’Alcool et les Pharmacodépendances (GRAP), INSERM ERI24, Amiens